Les courtiers du capitalisme

Milieux d'affaires et bureaucrates à Bruxelles
 
L'appropriation privée d'un savoir sur l'administration

La plupart des lobbyistes travaillant pour le patronat rencontrés sur Bruxelles disent en entretien passer près de "80% de leur temps de travail" à interagir non pas avec des parlementaires mais des fonctionnaires de la Commission européenne. Cet aspect est souvent dissimulé dans les discours médiatiques sur le lobbying qui mettent fréquemment en scène un lobbyiste circulant dans les couloirs du Parlement européen.

Cette réalité du travail des lobbyistes s'explique à partir de logiques institutionnelles : la Commission européenne a la plupart du temps l'initiative des régulations, les agents de la Commission sont aussi très actifs au moment du trilogue informel ou à d'autres étapes de la régulation, les agences européennes ont un rôle prépondérant dans l'application concrète des directives, etc.

Mais cette réalité s'explique aussi à partir de logiques historiques et politiques. Le livre montre comment, au fil du temps, a émergé un système des affaires communautaires au sein duquel la coopération entre fonctionnaires et certains entrepreneurs et cadres dirigeants est devenue la norme.

Le changement d'échelle du capitalisme européen n'a pu se faire qu'en s'appuyant sur deux piliers : pas de marché sans administration à même de jouer le rôle de banque symbolique et de répercuter sous une forme juridique les attentes du champ économique ; pas d'administration légitime tant qu'elle n'arrive pas à se faire reconnaître comme un lieu de pouvoir sur les échanges économiques. L'imbrication de ces deux sphères de pratiques (celle des agents administratifs et celle des représentants du patronat) a rendu possible sur la durée la structuration d'un lieu de pouvoir relativement fermé sur lui-même et disposant de sa propre légitimité politique.

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Le lobbying comme manipulation d'un capital bureaucratique

Le livre propose de revisiter la critique ordinaire du lobbying qui en fait un simple assaut du "privé" en direction du "public" : s'il existe des courtiers du capitalisme, ils sont placés au coeur de ce système de relations associant des agents politico-administratifs et des lobbyistes.

 

On pourrait prêter au lobbyiste un pouvoir d'influence unilatéral, là où il ne joue bien souvent que le rôle d'instance de répercussion de l'intrication permanente d'intérêts administratifs et économiques. Les représentants d'intérêts sont une rotule par laquelle les intérêts des milieux d'affaires trouvent à s'ajuster avec les attentes normatives d'une bureaucratie. Ils sont des agents par lesquels les opérateurs économiques dominants peuvent espérer jouer sur la structure juridique des marchés et capter à leur profit des ressources bureaucratiques.

En ouvrant la boîte noire des fédérations patronales, on perçoit que les représentants d'intérêts importent au coeur du travail de coagulation des intérêts des milieux économiques une série de contraintes normatives des agents de l'UE. A compter du moment où le bornage réglementaire des marchés dépend du travail de normalisation mené à Bruxelles, la connaissance des rouages administratifs devient simultanément un enjeu et une ressource pour les mondes économiques. La compréhension de la bureaucratie et l'acquisition par corps de ses logiques de fonctionnement fondent la légitimité sociale d'une nouvelle couche d'intermédiaires qui fait valoir ses services pour accéder aux institutions de l'UE.

Ce capital bureaucratique ne se limite pas à la connaissance des règles de droit mais renvoie aussi à une série de savoirs pratiques qui, en situation, rendent possible le travail de représentation : savoir jouer des rivalités inter-services, savoir quand il faut remonter dans la hiérarchie, savoir quand monétiser des relations informelles ou des relations de travail de longue durée sous la forme de l'obtention d'un premier draft de directive, etc.

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"Quiet politics"
ou l'émergence d'un nouveau cens
Titre 5
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La valorisation du capital bureaucratique comme vecteur des relations entre les fonctionnaires et les représentants des firmes contribuent à la fermeture d'un monde social sur lui-même. Il localise dans des arènes techniques des choix qui sont aussi des choix de société.

 

La valoriation d'un dialogue derrière le paravent feutré des administrations contribue à l'exclusion d'un nombre d'acteurs (notamment certaines ONG qui n'ont pas les moyens de se projeter sur l'ensemble de la surface institutionnelle que suppose le suivi de certaines directives).

Auprès des agences spécialisées, les business associations assurent pleinement un travail de valorisation du capital technique détenu par les firmes les plus intégrées dans l'entresoi européen. Elles investissent de plus en plus dans le recrutement d'ingénieurs ou de docteurs en sciences exactes pour maintenir un accès directeurs aux fonctionnaires des agences. Ces revendications de scientificité ont atteint aujourd'hui un tel niveau que l'image d'un débauchage ou d'une déviation du travail scientifique ne décrit que très partiellement les enjeux soulevés par ces évolutions.

Surtout, cette boucle de relations sociales contribue à l'éviction des porte-parole citoyens qui ne seraient pas à même de s'affranchir du coût que représente la mise en forme technique de leurs propres positions.

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Ci-dessus, Analyse des correspondances multiples. Firmes représentées à Bruxelles en fonction de leurs répertoires d'action.

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